La Jungle - Calais

Le sens de l'humain - Août 2016


          A l'origine, la Jungle de Calais a été un acte d'entraide, d'émoi de la population de Calais et de l'abbé Pierre, avec l'ouverture en 1999 de Sangatte (un simple hangar désaffecté d'Eurotunnel) pour accueillir quelques 200 réfugiés du Kosovo. Depuis 2002, au rythme des démantèlements successifs de campements sauvages et des crises migratoires, les camps de fortune de Calais ont vu leur population de migrants et de réfugiés grossir inexorablement.
Si on commence dans les années 2000 à parler de "jungle", inspiré par le mot jangal - "forêt" en persan et en pachtoun - le mot n’a alors aucune connotation négative. Aujourd'hui, au bord de l'implosion avec ses 9000 personnes recensées par les associations, la Jungle de Calais n'est plus synonyme que de tension migratoire, de violence, de problèmes sanitaires et devient un enjeu politique majeur à l'approche des élections présidentielles avec démantèlement accéléré prévu par les pouvoirs publics.

 

          On nous parle chiffres, débordement avec les transporteurs routiers ou habitants, pertes économiques, affrontements y compris entre réfugiés de différentes nationalités... Tout cela existe, c'est un fait. Mais il me manquait un aspect, pour moi essentiel de cette jungle et dont on ne parle que rarement, hormis les associations et les milieux culturels et artistiques qui se mobilisent : poser un visage, une histoire sur ces personnes et sur leurs conditions de vie dans un espace de 4kms2 installé sur l'ancienne décharge de la ville, coincés dans une zone de non droit....
Je suis donc allée à leur rencontre, en août dernier, pour comprendre le quotidien dans lequel vivent ces gens. Ils ont fuit l'insoutenable ou la guerre dans leur pays, risqué leur vie pour arriver en France et ne devenir finalement « personne » dans ce qui ressemble à un bidonville, dépourvu d'humanité.
Qu'ils soient afghans, soudanais, érythréens, syriens ou pakistanais, tous se retrouvent dans ce simulacre de ville, coincée entre l'autoroute qui mène vers leur eldorado, l'Angleterre et des champs. Une ville faite de bois, de bric et de broc, de bâches plastiques en guise de toit, et d'une multitudes de tentes de fortunes.

Et puis, même dans la Jungle de Calais, il existe une hiérarchie dans l'habitat, avec l'installation d'un camp dans le camp, fait de baraquements, avec des douches et des sanitaires, dans un endroit clos, surveillé. Seuls les réfugiés pouvant bénéficier du rapprochement familial y ont accès.
 

          La force de l'humain, certainement, fait que les repères de nos sociétés se reconstruisent partout en guise de moyen de survie. Ainsi, la vie s'est organisée dans la Jungle avec ses lieux de culte, son école, sa bibliothèque/librairie, ses petits commerces pour remplir ce temps dilaté de l'attente forcée, pour ne pas perdre pied, pour croire en un futur où leur statut pourrait être reconnu, validé, avec des papiers à la clé et non une reconduite à la frontière.
Redevenir une personne à part entière, le rêve quotidien pour lutter contre la violence de leur passé et la colère d'un présent suspendu : Pas de statuts, pas de papiers, pas de papiers pas de travail, ....

 

          Mais tous n'auront pas la chance de vivre un après Jungle de Calais. Si quelques repères de nos sociétés permettent de survivre, d'autres stigmatisent la fin tragique d'une histoire car, comme dans toute vie, peu importe où, il y a la mort. Certains réfugiés sont arrivés à la porte de leurs rêves, celui de monter dans un camion pour rejoindre le pays de l’autre côté de La Manche mais n'iront jamais plus loin. Dans le cimetière nord de Calais, un carré est désormais réservé aux migrants. Une simple tombe, un monticule de terre surmonté d'une croix en bois avec le nom du défunt et parfois sa date de naissance, quand elle est connue. Et pour les prochains, un emplacement avec seulement un numéro.
 

          Triste réalité parcourue avec la distance du respect, mais aussi avec un constat amer : nos sociétés modernes perdent le sens de l'humain et nous renvoient à une colère impuissante.

Texte de Françoise Agnelot et Céline Bonnarde